EnJeuPublic ,
Lenjeu public des casinos et loteries
lettre des lecteurs, Tribune de Genève, début mai 2002
La Tribune de Genève a consacré plusieurs articles concernant lattribution des licences pour les casinos suisses, et en particulier le retrait de celle du casino de Genève entraînant dans limmédiat la suppression de 57 emplois. Je veux bien croire que M. Hediger ait pu faire des erreurs, quà la rigueur il soit difficile à une homme de gauche de se battre pour la redistribution dargent gagné par les jeux. Mais javoue ne pas en avoir été convaincu par ce que jai lu, et que le récit un peu trop téléguidé de querelles de personnes mindiffère totalement dans la mesure où il vient brouiller le véritable enjeu de cette opération. Car après les décisions du Conseil fédéral sur les casinos sen profilent dautres qui vont avoir un impact considérable pour la Suisse romande avec lélaboration imminente dune loi sur les jeux de loterie qui pourrait ouvrir le marché à la concurrence des grands casinotiers français installés désormais en Suisse (Barrière, Partouche, etc), organisateurs également de jeux et loteries.
En quoi sommes-nous concernés ? Contrairement à la Suisse allemande, il existe dans les six cantons romands une institution bien connue de tous, la Loterie romande, dont les bénéfices (58% des sommes encaissées) sont redistribués dans chaque canton par le truchement dorganes indépendants de répartition. Or, ces sommes sont assez importantes et en augmentation constante. Pour 2000, ce sont 81 millions qui ont été répartis à raison de 23,5 millions en faveur dinstitutions sociales (enfance, personnes âgées, santé, handicapés), 32,4 de la culture, et 9 de projets liés à la formation, la recherche et la promotion économique. Les 16 millions restants ont été versés aux cantons sous formes de taxes et émoluments. Sans parler des emplois et autres retombées économiques générés par le fonctionnement de la Loterie romande pour 58,5 millions. Ces montants viennent alléger les budgets publics, en particulier ceux consacrés aux manifestations culturelles. Prenez la peine de lire au bas des affiches combien de vos spectacles, expositions, concerts, films suises favoris en ont bénéficié. Il y a là des ressources indépendantes de lEtat, donc des impôts, sans lesquelles beaucoup dentre eux auraient été irréalisables ou tellement onéreux quils nauraient été accessibles quà une élite dargent. Lidée de la Romande des jeux était détendre ce modèle, qui fonctionne à satisfaction depuis des décennies, aux bénéfices des casinos. On conçoit aisément que le pactole en jeu - bien plus considérable que celui de notre Loterie romande - ait pu attiser des convoitises. Et quon ne lésine sur aucun moyen pour mettre la main dessus.
Enrichir des multinationales des jeux ou réinjecter les bénéfices occasionnés par eux dans des uvres dintérêt public, telle est la seule vraie question qui nous intéresse à la veille de décisions politiques dune portée incalculable. Que ceux qui prétendent savoir gérer largent mieux que les autres nous montrent leur savoir faire au service de la collectivité. Ce serait nouveau. Pour lheure, on observera que la décision de Ruth Metzler a mis fin à un casino centenaire et supprimé des emplois en faveur dun autre casino qui reste à créer en partant de rien sans aucune garantie par une société étrangère sur un terrain pas encore acquis. Les scandales récents et de plus en plus nombreux concernant des grandes entreprises dargent devraient nous rendre un peu plus critiques à légard des compétences de gestion dont se prévalent leurs défenseurs.
Marco Polli
membre du comité EnJeuPublic