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CultureEnJeu no 2 06/2004 ARCHIVES: REVUE CULTUREENJEU: les articles au format .pdf à télécharger: voir page archives,
Les loteries tirent leur épingle du jeu Enfin! Après deux ans et demi de lutte contre le projet de loi sur les loteries concocté par Ruth Metzler, enJEUpublic accueille la nouvelle avec un immense soulagement: le Conseil fédéral vient d'annoncer la suspension de la révision en cours! Il donne aussi son accord de principe à la création d'une commission intercantonale de surveillance, à la satisfaction des cantons comme de la Loterie Romande et de la loterie alémanique Swisslos. Une bataille a donc été gagnée dans la guerre des jeux, mais les grandes loteries doivent aujourd’hui faire face à l'expansion menaçante du marché des casinos qui, contrairement à ces dernières, ne redistribuent qu'une part dérisoire de leurs bénéfices à la culture. Il faut que ça change! Par Mathieu Loewer Lancé en 2001 par Ruth Metzler, alors à la tête du Département fédéral de justice et police (DFJP), le projet de Loi fédérale sur les loteries et paris professionnels (LLP) a été désavoué par le Conseil fédéral en août dernier. Farouchement opposés à cette révision, les exploitants de grandes loteries, les cantons et les milieux culturels représentés par l’association enJEUpublic voyaient enfin l’«ennemi» reculer. On s'est pourtant bien gardé de crier victoire, car la balle restait dans le camp du DFJP désormais sous la direction de Christoph Blocher. Fin mai, ce dernier demandait au Conseil fédéral de «suspendre provisoirement» la révision en cours, en précisant toutefois qu’elle pourrait revenir à l’ordre du jour d’ici quelques années. Victoire ou sursis? Il faut rappeler que la décision du conseiller fédéral Union démocratique du centre (UDC) va à l’encontre de la position officielle de son propre parti: le conseiller national J. Alexander Baumann, qui exigeait en décembre une révision partielle et rapide de la LLP, déposait en mai une question intitulée «Abus et manque de transparence dans le domaine des loteries», tandis que le porte-parole de l’UDC, Yves Bischel, prône toujours «une libéralisation totale des loteries ». Monsieur Blocher auraitil changé d'avis? Ou serait-il gêné aux entournures dans ses nouvelles fonctions? Sa décision, qui vient apaiser les tensions entre Berne et les cantons, semble toute tactique. Et les partisans de la libéralisation des loteries sauront attendre leur heure. Sachant que les revenus du Tactilo représentent 30 % des recettes de la Loterie Romande, l'enjeu était de taille! Dans la foulée, Christoph Blocher donnait aussi le feu vert à une proposition des cantons, soutenue par la Loterie Romande et Swisslos: la création d’une commission intercantonale chargée de veiller au respect des règles et d’une meilleure transparence des rapports entre les exploitants de loteries, les organes qui redistribuent leurs bénéfices et les pouvoirs cantonaux. Un groupe de travail de la Conférence romande de la loterie et des jeux, présidée par la conseillère d’Etat vaudoise Jacqueline Maurer, élabore actuellement un projet de concordat qui doit réglementer le monopole des grandes loteries. Comme le précise le communiqué de presse du département de Herr Blocher, c’est en «contrepartie» que le Conseil fédéral suspend la révision de la loi sur les loteries. La future convention intercantonale devrait donc permettre de centraliser la procédure d’autorisation et la surveillance des loteries. Directeur de la communication de la Loterie Romande, José Bessard souligne qu'il s'agit avant tout de trouver une «unité de doctrine dans le respect des particularités régionales et linguistiques». Fédéraliste par essence, ce concordat pourrait ainsi déboucher sur la création de deux sous-commissions, romande d'une part, alémanique de l'autre. Si les vingt-six cantons parviennent à s’entendre, le projet devrait être prêt pour la fin de l’année, présenté et discuté lors d’une conférence en janvier prochain, et la commission intercantonale pourrait entrer en fonction le 1er janvier 2006. Le Tactilo sauvé des eaux L’ajournement de la révision et la perspective de création d'une commission intercantonale, qui devrait être habilitée à autoriser de nouveaux jeux de loterie, impose par ailleurs un cessez-le-feu entre casinos et loteries dans le conflit portant sur les automates de jeu. En avril, lors de sa conférence de presse annuelle, la Fédération suisse des casinos (FSC) dénonçait encore l’installation de 600 appareils Tactilo dans 300 établissements publics, accusant la Loterie Romande de «concurrence déloyale» aux quelque 4000 machines à sous tapies dans l'ombre des maisons de jeu. Rappelons qu’en Suisse, on ne joue pas à n’importe quoi n’importe où: régis par la Loi fédérale sur les loteries et paris professionnels et la Loi fédérale sur les jeux de hasard et les maisons de jeu, les jeux d’argent sont soit considérés comme des loteries dont le bénéfice est redistribué à des institutions d’utilité publique ou de bienfaisance soit comme des machines à sous de casino qui font la fortune de grands groupes privés et renflouent par l'impôt les caisses de la Confédération. Pour mémoire, le projet de révision avorté de la LLP se contentait de garantir le maintien des types de jeux existants, mais avec l'avènement du «toutélectronique », l’offre s’est élargie, suscitant une bataille juridique. Nouveaux venus sur le marché, les casinos prétendaient interdire aux loteries d’exploiter leurs jeux traditionnels sous forme informatique. Malgré les conclusions d'expertises réalisées à la demande du DFJP et des cantons romands, la FSC rêvait déjà de voir le Tactilo assimilé à une machine à sous relevant de sa compétence. Sachant que les revenus du Tactilo représentent 30 % des recettes de la Loterie Romande, l'enjeu était donc de taille! Pour José Bessard, son porteparole, «on était arrivé dans une impasse». Le Conseil fédéral a donc étudié la possibilité de légiférer sur ce point, comme le souhaitaient les casinos, mais a finalement confié aux tribunaux le soin de clarifier la question. Or, à ce jour, aucune plainte n'a encore été déposée…
Monopole toi-même En fait, la polémique autour du Tactilo est surtout révélatrice de la guerre sans merci que se livrent casinos et loteries pour s'imposer sur le marché suisse des jeux d’argent. Depuis l’entrée en vigueur de la LMJ, en avril 2000, les maisons de jeu ont débarqué sur ce marché, occupé par la Loterie Romande depuis 1937. Avec vingt-et-un casinos au bénéfice d’une concession délivrée par la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ), la Suisse peut se targuer de receler la plus forte densité d’Europe sur son territoire! Entre casinos, la concurrence fait donc rage et, comble du libéralisme triomphant, le spectre du monopole plane déjà sur ce champ de bataille. Une interpellation du conseiller d'Etat Parti ouvrier populaire (POP) Josef Zisyadis, déposée au Conseil national le 17 mars, résume bien la situation: «Depuis l'ouverture des nouveaux casinos, agréés par la Commission fédérale des maisons de jeux (CFMJ), les concentrations, les fermetures s'accentuent. Le casino d'Arosa a disparu. Le casino de Zermatt se trouve incapable d'ouvrir. Pendant ce temps, le groupe Accor et le groupe Barrière ont créé un groupe commun, embryon d'un supergroupe européen. Or, le groupe Accor détient 60 % du Casino du Jura et 100 % de celui de Granges-Paccot. De même, le groupe Barrière est l'actionnaire principal du Casino de Montreux. Parallèlement à ces concentrations européennes, nous assistons aussi à une concentration internationale de ces deux sociétés avec la société Colony (USA). De fait, ces sociétés contrôlent déjà trois casinos romands.» En écho aux questions formulées par Jospeh Zisyadis, on se demande en effet si le Conseil fédéral suit activement l'évolution de la concentration monopolistique de ce marché en pleine expansion et si cette situation n'exige pas aujourd’hui une modification urgente de la loi pour placer des gardefous contre le risque de monopole. La Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ) a effectivement prévu de se pencher sur ce problème, mais pas avant 2006! Le produit brut des jeux de l’année 2003 annoncé par la Fédération suisse des casinos s’élève à 561 millions de francs, soit près du double des 300 millions engrangés en 2002 Ces inquiétudes sont d'autant plus légitimes que la concurrence pourrait bientôt s’intensifier aussi entre maisons de jeu de type A et B. Au bénéfice d'une concession B qui limite le nombre de machines à sous, les mises et les gains, plusieurs établissements sont aujourd'hui dans une situation précaire. A leur demande, le DFJP vient de mettre en consultation une révision de l’Ordonnance fédérale sur les maisons de jeu. Le projet prévoit d’autoriser les casinos B à offrir les mêmes types de jeux que les casinos A, d’accroître les gains des machines à sous en augmentant les mises maximums de 5 à 25 francs et comble de la mansuétude! de réduire leurs charges fiscales. La procédure de consultation sera close le 25 juin. Le gros lot des casinos En pleine explosion, le marché des casinos tend en toute logique libérale à empiéter sur les plates-bandes des loteries, ou du moins à entraver leur développement. Les attaques en règle contre le Tactilo, le PMU romand ou le Sportipp de Swisslos témoignent de cette tension. Pour peu, on croirait que les maisons de jeu ont le couteau sur la gorge. Et pourtant, le produit brut des jeux de l’année 2003 annoncé par la Fédération suisse des casinos (FSC) s’élève à 561 millions de francs, soit près du double des 300 millions engrangés en 2002. Et le mensuel économique Bilan prévoit déjà que plus de 4 millions de joueurs dépenseront dans les casinos suisses quelque 700 millions de francs en 2004 650 millions selon les prévisions de la FSC dont une bonne moitié finira dans les caisses de la Confédération. La Loterie Romande, qui doit publier ses résultats en juin, annonce de son côté un revenu brut des jeux estimé à 300 millions de francs (contre 280 millions en 2002), dont 170 millions profiteront cette année à la culture, à la recherche, au sport et au social. Au-delà du chiffre d’affaires ou des types de jeux autorisés, c'est bien ce principe de redistribution des bénéfices du jeu à des institutions d’utilité publique ou de bienfaisance qui distingue les loteries des casinos.
CultureEnJeu no 2 06/2004 Plus d'argent des casinos pour la culture! Le principe de redistribution des bénéfices du jeu qui gouverne la Loi fédérale sur les loteries et paris professionnels (LLP) apparaît de manière on ne peut plus discrète dans la Loi fédérale sur les jeux de hasard et les maisons de jeu (LMJ). Si certains casinos se sont dotés d’une fondation qui redistribue une part de leur bénéfice, c’est en vertu d’un article consacré aux allégements fiscaux: «Le Conseil fédéral peut réduire d’un quart au plus le taux de l’impôt fixé (…) pour les casinos si les bénéfices de la maison de jeu sont investis pour l’essentiel dans des projets d’intérêt général pour la région, en particulier en vue d’encourager des activités culturelles, ou dans des projets d’utilité publique» (LMJ, art. 42). Présidée par Pierre Keller, la fondation du Casino de Montreux abandonne ainsi chaque année 2 millions de francs à la culture dans la région Montreux-Vevey. Cet alibi d'utilité publique mis à part, rappelons qu’en guise de redistribution, les maisons de jeu s'acquittent d’un impôt fédéral dont le taux peut varier de 40 % à 80 %, voire descendre jusqu'à 20 %. L’an dernier, 223 millions de francs prélevés sur les bénéfices des casinos ont ainsi été affectés par la Confédération à l’AVS, et 37 millions alloués aux cantons qui les abritent. Comment expliquer cette disparité entre loteries et casinos? Si elle découle directement de la volonté politique libérale qui a présidé à la révision de la LMJ, on peut aussi lui trouver des raisons historiques. Interdites par la loi fédérale de 1923, les loteries sont autorisées par les cantons à condition que leur bénéfice soit redistribué, alors que les casinos étaient sous le coup d’une interdiction levée par la votation populaire du 7 mars 1993. Qu’importe, loteries et casinos se partagent bien le même marché, celui des jeux d’argent, en tirent des bénéfices comparables… mais ne sont pas soumis au même régime! Il y a deux ans, le Département fédéral de justice et police affirmait la nécessité d’une libéralisation des loteries orchestrée par le Conseil fédéral «avec une circonspection aussi grande que celle dont il a fait preuve lors de la révision totale sur les maisons de jeu». A la lumière de la situation actuelle, il est temps d’inverser la vapeur. Après s’être battue pour défendre le principe de redistribution appliqué aux loteries, l’association enJEUpublic propose une extension du domaine de la lutte: ne devrait-on pas exiger de l’Etat qu’il oblige les casinos à redistribuer une part conséquente de leur bénéfice? En 2001, la Loterie Romande avait présenté plusieurs projets de casinos fidèles à ce principe, mais la seule licence romande de type A avait été attribuée au projet privé de Montreux… (ml)
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Editorial La victoire est tombée de façon heureuse et inattendue: nous avons combattu, avec succès, un projet de loi qui dépouillait les loteries au profit des casinos et le Conseil fédéral vient d’en annoncer la mise au placard. EnJEUpublic est né de cette réaction, ainsi que CultureEnjeu. Mais le repos du guerrier ne saurait être pour tout de suite. Nous nous battons pour conserver toutes les sources de financement de la culture dans toutes ses expressions et les élargir à l’avenir. L’immoralité prêtée à tout jeu de hasard par Jacques Neirynck (voir en page 14 sa réponse à l'article de Frédéric Gonseth paru dans CEJ n° 1) entacherait la culture qui profite de ses retombées. C’était également le propos d’une récente campagne des casinos et de leurs défenseurs, largement répercutée par les médias, qui se plaignaient de la concurrence intolérable des loteries. On croit rêver. Car entre casinos et loteries, la différence est de taille. Les ressources des loteries sont transparentes, limitées et leurs bénéfices intégralement redistribués à des oeuvres d’utilité publique. Une bonne partie de celles des casinos sont dispersées dans des grands groupes financiers multinationaux comme Barrière et Partouche dont on nous annonce que l’un va manger l’autre, ou s’est fait manger, que sait-on. Les risques de favoriser le blanchiment d’argent sont, de ce fait, très réels. Certes, on nous annonce que 223 millions de francs prélevés sur les casinos ont été versés à l’AVS. Ce n’est pas une raison pour vouloir dépouiller les loteries dont les bénéfices sont redistribués intégralement et sous contrôle. Quel intérêt pourrait bien avoir la population suisse à ce petit jeu? Aucun. Côté moral, ça se discute. Entre prohibitionnisme et licence, il y a une marge. Ce n’est pas en niant un fait de société comme le jeu qu’on en éliminera les dérives, dont la dépendance et la criminalité. La loi de 1927 mettait fin à une situation chaotique pavée de scandales financiers. Elle impose un cadre strict aux loteries que la libéralisation voulue par madame Metzler aurait fait éclater. Nous nous sommes employés à défendre cet équilibre dont, il est vrai, artistes et nombres d’institutions d’utilité publique bénéficient. Nous avons fait le choix de la transparence. Reste celui de l’indépendance. CultureEnJeu reçoit une aide de la Loterie Romande aux côtés d’autres annonceurs. Mais n’est-ce pas le cas de toute la presse qui n’existerait pas sans la publicité et le sponsoring? Nous ne mélangeons pas la partie publicitaire avec la rédactionnelle, bien sûr. Comme tout journal, nous avons le souci de contrebalancer la dépendance à la publicité par les abonnements. De ce côté-là, ça ne va pas si mal, mais il y a encore fort à faire. Cela dit, enJEUpublic ne s’occupe pas que des loteries et ces polémiques adventices risquent d’en faire oublier l’objectif essentiel: réunir toutes nos forces pour défendre plus que jamais les ressources de l'art sous toutes leurs formes et de faire entendre la voix des artistes dans les décisions économiques qui les concernent. Nous sommes notamment préoccupés par le désengagement de l’Etat lié à la raréfaction de l’argent public en général qui n’est pas une fatalité, mais une mauvaise politique. L’Etat pourrait jouer le rôle de leader et stimuler les engagements privés. Or, il fait le contraire. Nous nous attendions à ce que notre action gêne certains. Nous invitons les lecteurs à faire le tri entre ceux qui nous proposent réellement des moyens pour augmenter nos ressources, et ceux qui camouflent de très gros intérêts particuliers au détriment de l’intérêt public derrière des phrases vertueuses. Marco Polli, Sima Dakkus, Frédéric Gonseth
CultureEnJeu no 2 06/2004 La clé des chants Financement de la musique en Suisse romande Pour inaugurer une série d'articles sur les ressources des différentes disciplines artistiques en Suisse romande, Jean-Marc Grob, chef d'orchestre et directeur musical du Sinfonietta de Lausanne, explique combien il faut batailler, année après année, pour trouver l’argent nécessaire. Il nous dit la difficulté de mettre sur pied quarante à cinquante concerts annuels en Suisse et à l'étranger exigeant le concours d'une cinquantaine de jeunes musiciens, deux postes et demi pour gérer l'ensemble et un budget de plus d'un million, dont une partie seulement est assurée par les pouvoirs publics. Mais pour combien de temps encore? Propos recueillis par Françoise Deriaz Un gigantesque bricolage... «La particularité de la Suisse, c'est qu'elle fédère un certain nombre de cantons. Concernant la culture, il n'y a aucune directive fédérale et vingt-six législations différentes. En Suisse, la culture est donc si j'ose dire ‹traditionellement traditionnelle›: chacun y va de ce qu'il peut et veut donner. Et ça donne souvent des résultats assez étonnants. La Ville de Lausanne, par exemple, soutient beaucoup les arts et celle de Genève encore plus. Il y a, dans certaines régions, un soutien important à la culture, dans d'autres beaucoup moins. Tout cela ressemble donc à un gigantesque bricolage. Lausanne est par exemple la ville au monde où il y le plus de théâtres, proportionnellement au nombre d’habitants. Actuellement, on trouve quarante-et un numéros de téléphones de salles ou de troupes de théâtre dans l’annuaire. Beaucoup d'appelés, peu d'élus »Aujourd’hui, de très nombreux musiciens sont formés en Suisse. Comme nous sommes dans un pays libéral, on peut former autant de musiciens que l'on veut, mais il n'y a qu'un tout petit pourcentage je dirais 10 % qui va pouvoir vivre de la musique. Au Conservatoire de Lausanne, il y a peut-être 350 élèves professionnels et 450 à Genève. Tous les quatre ans, ce sont donc quelque 800 musiciens qui arrivent sur le marché. Sur ce nombre, il y a bien sûr des étrangers qui repartent chez eux et ceux qui arrêtent en cours de route. Il faut savoir qu'au début des années 70, il y avait une quinzaine de musiciens professionnels indépendants à Lausanne. Aujourd'hui, nous sommes plus de cent, mais le public a aussi augmenté. […] Aux Etats-Unis, où il y a proportionnellement très peu d'orchestres, jusqu’à 1600 violoncellistes se présentent pour une seule place! Si l'on voulait faire tourner financièrement la musique avec les seules recettes de la billetterie, on devrait vendre les places tellement cher que ce serait tout simplement impossible! Les villes en première ligne »Concernant la musique en Suisse romande, des institutions ont été mises en place depuis un siècle environ dans un certain nombre de villes. Elles sont aujourd'hui portées à bout de bras par les pouvoirs publics des différentes municipalités ou des différents cantons. A Genève, il y a un conservatoire, un orchestre et un opéra, et on trouve la même situation à Lausanne. D'autres villes de Suisse romande ont aussi un orchestre ou un conservatoire. Je pense à La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Fribourg, etc., qui ont des ressources infiniment moindres que celles des grandes villes. C'est d'ailleurs drôle de parler de Genève et de Lausanne comme s'il s'agissait de grandes métropoles, car ce n'est quand même pas le cas! Par rapport à la taille de ces villes, la largeur de la ‹plate-bande musique› est néanmoins extraordinaire et on y trouve vraiment de très, très bonnes choses. Poids lourds, poids légers »C'est clair que je souris quand je vois la subvention que reçoit le Sinfonietta près de 400'000 francs alors que d'autres institutions reçoivent nettement plus! Ce soutien officiel permet cependant à un certain nombre de gens de faire des productions de très bon niveau. Une chose m'a fait très plaisir: voilà quelques mois, 24 Heures a publié une petite étude sur le financement de la culture à Lausanne, et le Sinfonietta figurait en queue de liste dans les ‹poids lourds›. C'était le plus léger des ‹poids lourds›, mais j'étais tout à fait ravi qu'il fasse partie non pas des ‹poids lourds›! mais des institutions considérées comme permanentes et censées durer. Ce n'est pas une chose évidente, parce qu'il faut se rappeler que, si l'on voulait faire tourner financièrement la musique avec les seules recettes de la billetterie, on devrait vendre les places tellement cher que ce serait tout simplement impossible! Dans certains opéras, une place peut coûter jusqu'à 950 francs. C'est-à-dire que lorsqu'un spectateur achète sa place 100 francs, il y a 850 francs de subvention, ce qui est énorme!
Les ressources du Sinfonietta »Le Sinfonietta a donc près de 400'000 francs de subvention des pouvoirs publics et nous en sommes bien aises auxquels viennent s'ajouter 100'000 francs de la Loterie Romande. Des institutions comme la Loterie Romande sont donc très importantes. Ce n'est pas non plus un oreiller de paresse, c'est un pilier sur lequel on peut compter et un encouragement à nous adresser à d’autres sources de financement. »Nous avons donc 500'000 francs par année, mais nos activités nécessitent entre 900'000 francs et 1,5 million. Le problème, c'est qu'il y a une masse critique au-dessus et au-dessous de laquelle on ne peut pas aller. Si nous faisions de la musique pour 500'000 francs puisque c'est ce que nous avons au départ nous jouerions ‹tellement peu› que le public nous oublierait ou ne viendrait pas. Il y a donc un équilibre à trouver et celui-ci implique que même les plus légers des ‹poids lourds› sont obligés d'aller chercher de l'argent privé. »De plus, dans la subvention des pouvoirs publics de quelque 400'000 francs que nous recevons chaque année sont inclus des services que nous devons à des collectivités: d'une part l'Opéra de Lausanne, d'autre part, et à tour de rôle, une chorale lausannoise. Nous ne pouvons donc pas utiliser ces 400'000 francs à notre guise. Une fois déduits le montant imparti aux services dus à l'Opéra et à la chorale, ainsi que les frais d’administration (salaires, loyer, etc.), il reste de l’argent pour un grand concert symphonique par année… La course aux fonds privés »C'est de plus en plus difficile de trouver de l'argent privé, parce qu'il dépend des résultats de l'économie, et notamment de la bourse. Il y a deux types de financements privés. D'abord les fondations, qui redistribuent les revenus de leur capital, et comme ceux-ci sont moindres actuellement, elles donnent forcément moins qu'avant. Et puis il y a les grandes sociétés (assurances, banques, industries, etc.) qui investissent pour le prestige. Elles sont difficiles à approcher parce qu'elles veulent soutenir des activités qui vont leur rapporter en termes d'image. Et comme le Sinfonietta propose des programmes plutôt originaux, c'est-à-dire des oeuvres qui plaisent à la fois au public et aux musiciens chez nous, les musiciens comptent autant que le public nous sommes ‹condamnés› à tenir notre cap. Il est plus facile de trouver 100'000 francs auprès d'une grande banque pour un spectacle prestigieux que 50'000 pour plusieurs spectacles sortant des sentiers battus. Il est plus facile de trouver 100'000 francs auprès d'une grande banque pour un spectacle prestigieux que 50'000 pour plusieurs spectacles sortant des sentiers battus L'appel d'air: la collaboration »Nous sommes donc condamnés à collaborer avec d'autres institutions. Nous prévoyons par exemple un concert en automne qui va être racheté par une société lausannoise, par l'Association glandoise des amis de la musique et par le Festival Musique et Neige des Diablerets. Quand on a vendu trois fois un concert disons entre 10 et 20'000 francs par concert on a déjà récolté 50'000 francs, si bien que le Sinfonietta peut décider d'investir les 20'000 à 30'000 francs qui manquent pour cette production. Souvent, des sociétés nous approchent pour un concert spécifique et quand elles voient le devis et prennent conscience de ce que cela coûte, elles tombent à la renverse! Les gens ont en effet l'habitude d'aller au concert, de voir jouer cinquante ou soixante musiciens, mais ils oublient que les répétitions qui ont précédé ont coûté beaucoup plus cher que le concert lui-même...
Profession: musicien »Les musiciens qui jouent au Sinfonietta sont presque tous, à 90 %, des gens qui enseignent la musique et/ou qui font partie de plusieurs ensembles ou institutions. Ils travaillent au cachet et n'ont donc aucune garantie de l'emploi. Ceux qui sont titulaires ont l’assurance de faire entre quinze et vingt concerts par année. Certains d'entre eux font aussi vingt à trente productions de l'Orchestre de chambre de Genève. Plus ces musiciens peuvent jouer, ‹mieux› ils gagnent leur vie et plus ils préservent (pour le moment) leur indépendance, tout en enseignant à côté... En principe, pour faire partie du Sinfonietta de Lausanne, il faut avoir achevé le conservatoire. La moyenne d'âge de l'orchestre étant de 25 ans, le Sinfonietta fait donc office de relais entre la fin des études et l'entrée sur la scène musicale. En moyenne, nous faisons vingt programmes différents par année, ce qui représente quarante à cinquante concerts, pour lesquels nous employons une cinquantaine de musiciens en moyenne. »Aujourd'hui, il y a des places pour environ 180 musiciens en Suisse romande soit le total des postes de l'Orchestre de la Suisse romande et de l'Orchestre de chambre de Lausanne mais il y a 500 jeunes musiciens sur le marché de l'emploi! Le but du Sinfonietta est de réunir une centaine de ces jeunes musiciens et de les faire tourner, jouer et travailler le plus souvent et le mieux possible de façon à les mettre en condition pour qu'un certain nombre d'entre eux puisse, ces prochaines années, trouver une place fixe dans les orchestres romands, ou en Suisse allemande, voire en France, en Allemagne et même en Afrique du Sud...»
CultureEnJeu no 2 06/2004 MUSIQUE D’AVENIR L'«entubage» de la création Swisscom entend proposer une cinquantaine de programmes de télévision à la carte via ses tubes et fils de téléphone (ADSL). On appelle ça la tv-on-demand ou TOD. Stockés sur un serveur, des émissions, spectacles et films seraient ainsi disponibles quinze jours durant. Un service évidemment payant. Le hic, c'est que les exigences de la loi sur le droit d'auteur pour les transmissions différées sont pratiquement insurmontables. Swisscom, dit-on, envisage de la faire modifier d'ici trois ans! La vigilance est donc de rigueur. Par Françoise Deriaz Si Swisscom, grand manitou de la téléphonie, lorgne avec insistance du côté de la télévision, c'est parce que Cablecom, câblo-distributeur le plus important de Suisse, marche sur ses plates-bandes en proposant le téléphone par le câble! Swisscom a donc annoncé qu'il allait révolutionner l'accès des usagers à la télévision. Regarder n'importe quel programme des quinze derniers jours à n'importe quelle heure, tel est son projet de tvon- demand. Du côté de la SSR SRG idée suisse, censée collaborer au projet en offrant ses programmes, on examine soigneusement ces développements, précise Josefa Haas, responsable de la communication: «Une première rencontre avec Swisscom a eu lieu, nous discutons, mais il n'y a pas encore de réponses concrètes. Dans tous les cas, la SRG SSR idée suisse prêtera une attention toute particulière à la question des droits d'auteur. Rien ne sera entrepris s'ils ne sont pas scrupuleusement respectés. » Les promesses de la SRG SSR idée suisse sont certes appréciables, mais la kyrielle d'autres chaînes concernées par le projet seront-elles aussi regardantes? Et comment, si la loi sur le droit d'auteur est modifiée dans le sens souhaité par Swisscom, les producteurs pourront-ils tirer profit de la diffusion de leurs créations? Les sociétés de gestion de droits veillent bien sûr au grain, mais certains producteurs autour de l’Association romande du cinéma émettent déjà l'idée de contraindre Swisscom à alimenter un fonds culturel accessible à toutes les disciplines artistiques. Atout pour vendre l'ADSL Outre le problème du contrôle du flux de diffusion qui exigerait le codage de tous les programmes disponibles les producteurs d'oeuvres audiovisuelles craignent par ailleurs que la tv-on-demand mette en évidence les films et émissions les plus «porteurs», reléguant ainsi aux oubliettes les créations moins spectaculaires. Ces craintes, selon des observateurs attentifs de l'évolution de l'offre télévisuelle, seraient infondées. D'une part parce que Swisscom compterait axer son offre sur le sport, d'autre part parce que personne ne prête un grand avenir à ce projet: «Il est difficile d'imaginer que Swisscom s'intéresse vraiment à développer cette offre de télévision. Il est plus vraisemblable que l'objectif consiste à vendre son produit ADSL avec en bonus le gadget télévision», dit-on en aparté. Les habitudes des consommateurs, plus enclins à zapper qu'à composer leur menu de programmes, suscitent également les plus grands doutes sur le succès d'une telle offre. Swisscom, pour l'instant, ne semble pas effleuré par de tels doutes! Certains producteurs autour de l’Association romande du cinéma émettent déjà l'idée de contraindre Swisscom à alimenter un fonds culturel accessible à toutes les disciplines artistiques Ce qui a particulièrement fait réagir, c'est une petite phrase de Jens Alder parue dans L'Hebdo (18 mars 2004): «Si on y réfléchit bien, nous ne ferions pas autre chose que les gens chez eux qui enregistrent une émission sur leur magnétoscope.» Le patron de Swisscom, qui prévoit d'investir un milliard de francs dans l'offre télévisuelle, semble à l'évidence ignorer les dispositions légales en la matière. Premièrement, la copie pour usage privé n'est en rien comparable à une activité commerciale d'offre de programmes à des clients. Deuxièmement, la loi sur le droit d'auteur concernant les retransmissions en différé est ainsi faite qu'il est quasiment exclu d'y satisfaire: les milliers d'ayants droit individuels de toutes les oeuvres des programmes concernés devraient être rétribués. Autant dire mission impossible! C'est ce qu'ont signifié à monsieur Alder les sociétés de gestion de droits Société suisse des auteurs, Suissimage, Suisa, Pro Litteris et Swissperform lors de récentes négociations sur la perception des droits concernant la transmission en simultané de programmes de télévision par internet.
Pas de productions suisses chez Swisscom Si le projet de Swisscom de tv-on-demand en différé n'est pas prêt de voir le jour, celui de transmission numérique en simultané, est en revanche en bonne voie. Dans ce cas, il n'y a pas péril en la demeure des producteurs, car ce que propose Swisscom ne diffère guère des services offerts par d'autres câblo-distributeurs. A cet effet, une concession de trois mois vient en effet d'être délivrée par l'Office fédéral des télécommunications pour des tests techniques en Suisse alémanique dans quelques centaines de foyer. En coulisses, les professionnels ricanent: «La technologie n'est pas au point. On est loin de la qualité du DVD! Difficile de croire que les gens vont payer pour ça...» Par ailleurs, sur le site www. stream-it.ch de Bluewin, on peut déjà commander les programmes de différentes chaînes (l'offre est limitée à 10'000 usagers), pour autant que l'on soit connecté au réseau par ADSL (modèle BroadWay, 49 à 99 francs par mois), que l'on dispose d'un ordinateur PC Pentium III (connexion exclue par MacIntosh!) et des dernières versions d'Explorer! Si toutes ces conditions sont réunies, et pour 1 à 3 francs par mois et par chaîne, vous aurez le privilège de regarder la télévision devant votre écran d'ordinateur! Et ce n'est pas tout: www. stream-it.ch («La porte vers le divertissement interactif à haut débit») offre un service de video-on-demand: pour 1 à 7 francs par jour, films de fiction et érotiques, documentaires et séries sont à portée de clic. Par exemple des chefs-d'oeuvres comme «Rambo», «Un Indien dans la ville» ou encore «Cliffhanger »... Evidemment, on ne trouve pas trace de titres suisses dans les films proposés, ce qui témoigne d'un déplorable manque d'empressement envers la production nationale du semi-service public qu'est Swisscom!
CultureEnJeu no 2 06/2004 JEU DE MOT La rentabilité A partir d’un événement récent1: la Haute école d'arts appliqués de Genève ferme sa section céramique en activité depuis 150 ans sous prétexte qu'elle n'est pas rentable! Quelques réflexions sur l'art et l'argent. Par Daniel Thomas L’exigence de rentabilité est un fléau et un danger quand elle ferme, coupe, bloque, censure, empêche d’exister. Avec l’importance du toucher, de l’acte de palper, de vivre les formes dans leur développement, de les suivre de la main, de les faire venir au monde dans l’espace ouvert, un art comme la céramique doit exister indépendamment de toute rentabilité. Il remplit son rôle dans le faisceau des moyens d’expression. On peut distinguer dans le financement d’une oeuvre d’art «rentable » une part d'investissement propre sous forme de bénéfice qui peut être réengagé dans d’autres projets, ce qui n’est pas un mal. Une autre part du financement peut provenir d’un apport extérieur, comme une aide publique ou privée, ce qui permet à l'artiste de créer l'oeuvre sans se plier au diktat de la rentabilité. C’est là tout l’intérêt d’une subvention: elle offre plus de liberté à l’artiste, ne commande pas son art et assure son indépendance d'action. Intérêt aussi de laisser le champs libre à des oeuvres qui ne suivent pas les exigences du public, par exemple l’attrait, la diversité, la facilité de compréhension de la narration ou la satisfaction de ses attentes. Intérêt encore de laisser libre cours à des oeuvres ne flattant pas le goût du public, à des oeuvres novatrices et dérangeantes de prime abord par des choix de «laideur» ou sortant des sentiers battus par la non-narration, l’étrange, l’incongru. Qu'il y ait en bref un espace libre, échappant au «marché», à la rentabilité immédiate, tout comme dans le domaine économique la recherche exige des investissements sans que l'on sache s'ils permettront un jour d'être fructueux. Un équilibre entre libéralisme et liberté est à trouver. Le souci de rentabilité qui implique une certaine exigence de qualité, de concordance avec le public et d’insertion dans les circuits commerciaux peut inciter l'artiste à s’intégrer, à être clair, compréhensible et à entrer dans le monde. Mais le souci de rentabilité ne devrait pas bloquer, interdire ou empêcher d'exister certaines oeuvres indispensables. Et plutôt que de dénier à l’oeuvre d’art toute forme de rentabilité certains excellents films sont des chef-d’oeuvres très rentables! disons que celle-ci ne devrait pas présider à la création, mais en découler. On pourrait ainsi articuler l'activité artistique autour de deux axes: l'un permettant d'assurer la continuité par exemple un théâtre qui joue des classiques comme Molière ou un orchestre Beethoven l'autre affranchie du souci de rentabilité permettant de concevoir des oeuvres atypiques, qui ne cherchent pas à séduire, à attirer, mais qui émanent simplement de la propre exigence intérieure de l'artiste. Distinguer l’esprit et le résultat. En conclusion, la rentabilité peut être vue comme une récompense, un plus et non comme exigence unique, ordre impératif, afin laisser le champs libre à la découverte, au risque, à l’étrange, au différent, à l'inattendu, à l’ouverture, à l’infiniment autre, à des oeuvres différentes qui soient des passages vers l’ailleurs.
CultureEnJeu no 2 06/2004 TRIBUNE LIBRE Culture et dépendance Dans cette rubrique Tribune Libre, CultureEnJeu ouvre ses colonnes à l'opinion de personnalités (ou non!) sur la culture en Suisse romande, son économie, sa diversité, ses hauts et ses bas. Pour l'inaugurer, l'écrivain et critique Jérôme Meizoz* s'insurge contre le «provincialisme» sévissant en nos contrées. Nul doute que ses réflexions susciteront des réactions dont CEJ se fera l'écho! «Il faut donc de toute nécessité que cet homme, s'il tient à être illustre, transporte dans la capitale sa pacotille de talent, que là il la déballe devant les experts parisiens, qu'il paie l'expertise, et alors on lui confectionne une renommée qui de la capitale est expédiée dans les provinces où elle est acceptée avec empressement.» Rodolphe Töpffer1 Le sentiment roi, la pulsion secrète, la basse continue de la culture romande dans sa version d’apparat, est sans conteste la défiance de soi. Cette province qui n’en est pas une s’en remet facilement au jugement de ceux qu’elle croit, sans nul débat, plus aptes qu’elle. John Petit-Senn notait ainsi dans ses Bluettes et boutades (1846): «La réputation des artistes vient de Paris: les provinciaux l’acceptent sans la faire; c’est comme une toupie dont ils entretiennent le mouvement sans l’avoir imprimé, ou comme la sonnette qui retentit chez eux sous une impulsion venue du dehors.» La reconnaissance sans discussion de la supériorité culturelle de Paris suppose une bien piteuse image de soi et de son propre jugement. Et cela ne date pas d’aujourd’hui: Ramuz déjà ne manquait pas de dénoncer dans Paris, notes d’un Vaudois (1939), le «prosternement de la province devant Paris»2. Dès lors, le souci de nos acteurs culturels, soumis à ce tropisme, tient en une question: comment faire oublier la terre collée à ses chaussures? Les solutions utilisées sont connues. Pour obtenir un peu de reconnaissance, l'écrivain, l'homme de théâtre, le plasticien se doit de produire, ici même, des objets d’art qui portent les marques des capitales et donnent au public les signes d’un ailleurs salvateur parce qu'identifiable à la tendance artistique à la mode. C'est dire aussi que suivre ces traces ouvertes réduit l'artiste au rôle d'aimable suiveur, bien souvent déjà dépassé par la mode suivante. Une autre solution fort élégante consiste à partir chercher ailleurs des lauriers improbables ou trop inaccessibles ici. Ne le cachons pas, cette formule est très appréciée: on laisse ainsi toute la place à l'importation de valeurs sûres. On arrange bien en somme les affaires de nos culture operators, certains d'obtenir l'adhésion d'un public distingué et médusé d’avance. Devrons-nous donc encore subir longtemps dans les plus grands de nos théâtres les errements du marketing culturel qui ne pense qu'en termes de consommation sans songer à la production ni à la relève là où ils travaillent, et relèguent de fait en seconde zone les metteurs en scène et comédiens régionaux? Car ici, on applaudit sans restriction l'annonce d'une saison essentiellement composée de spectacles avec comédiens européens destinés à tourner en Europe. On dira: «Vous oubliez que nous sommes quasi européens! les capitales sont le coeur battant de la nouveauté, et ce théâtre nous apporte le monde à domicile, il faut lui en savoir gré!». Certes. Il ne s'agit pas de se couper des grands apports de la culture mondiale, mais pour dire vrai, une telle situation n'a jamais existé en Suisse romande, où les tournées trouvent toujours bon accueil. En revanche, ne plus consacrer les institutions qu'à une politique culturelle de prestige (qui s’appuie sur des postulats impensés, si ce n’est le flair du marketing) implique que l’«ici» est de seconde catégorie. Du moins tant qu’il n’est pas certifié par un détour dans les capitales. Trop incertains quant à la valeur de la relève locale (le mot écorche bien des oreilles), on nous propose, avec une part de deniers publics, un succédané de salle française...3
Et nos braves bourgeois applaudissent: ils ont eu ce qu’ils désiraient, non l’air des capitales, mais ses signes. La presse locale, elle aussi, acclame unanimement. Elle n’a pas le choix, dit-on, au vu de l’importance locale de l’institution internationale. Au besoin, on l’aide donc un peu à fouetter son enthousiasme4. Les professionnels hexagonaux invités ici s’émerveillent de cet accueil messianique et de tant d’humilité romande à leur égard. Ils ne se savaient pas si bons! Heureux de cet accueil révérencieux toujours la fameuse basse continue intériorisée , et bien sûr des tarifs. Cela fait penser au rôle paterne qu’avaient, il y a peu encore, des organismes tels que l’Alliance française dans le tiers-monde, et dont Nicolas Bouvier se moque dans Le Poissonscorpion: accourez, benoîtes peuplades, pour écouter (à prix modique) la voix de vos maîtres! Il est temps de démystifier le «c’est mieux ailleurs» implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du «y en a point comme nous», mais bien pour laver et convertir son regard Généré par un sentiment d’illégitimité profonde jamais déconstruit par ceux qui le subissent, le phénomène se manifeste dans de nombreux domaines. Avec un peu d’audace, on pourrait aller jusqu’à expliquer par ce biais la fameuse «fuite des cerveaux». S’ils sont nombreux à s’expatrier, par obligation ou par dépit, ces scientifiques savent fort bien que leur pays ne les reconnaîtra pas prophètes avant qu’ils aient récolté une consécration dans un grand centre mondial… Ainsi dans l’université, où le prestige des capitales culturelles conduit à la nomination fréquente de professeurs étrangers en Suisse la statistique est criante, et l’inverse n’est pas vrai que les étudiants baptisent non sans un cruel humour les «profs TGV». Ainsi dans l’édition: voyez les contorsions des textes de couverture des ouvrages destinés à l’exportation, effaçant à petits coups d'euphémismes minutieux tout ce qui évoque la tare locale, pour s’assurer une presse étrangère réfractaire à ces stigmates: «Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris», lisait-on récemment sur la couverture d’un roman de cet écrivain au talent certain. On force un peu l’ubiquité afin de déprovincialiser le produit, à l’usage du journaliste hexagonal, voire du pigiste romand impressionnable. Nous ne sommes décidément pas assez exotiques! Et l’on partagerait volontiers l’opinion du même romancier, affirmant contre l’idée reçue qu’un «écrivain romand peut exister sans courtiser Paris»5 si, comme la plupart de ses confrères et selon ses propres dires, il n’avait tenté sa chance auprès de plusieurs éditeurs parisiens avant de se rabattre sur une maison romande qui regarde avec un beau succès en direction de Paris. En soi, bien sûr, il n’y a pas à reprocher à l’écrivain de telles tentatives, mais dans ce cas que l’on nous épargne le mensonge à soi: le discours tenu sur les avantages de l’édition romande consiste surtout à faire de nécessité vertu. Que l’ouvrage d’un auteur suisse paraisse chez un «grand» éditeur hors du pays, c’est la fête journalistique automatique, pavlovienne. Quel torrent de commentaires béats, que le livre soit bon (je pense à Rapport aux bêtes) ou médiocre. On croira que la presse félicite l’auteur, et ce serait tant mieux, après tout, mais ce n’est qu’à moitié juste. La louange va surtout à l’éditeur français, pour avoir révélé aux Suisses qu’un Suisse peut être bon écrivain. Comment le remercier assez de ce flair qui nous fait défaut? Publié à une grande enseigne étrangère ou dans une officine lausannoise, le même livre occasionnerait des lectures très différentes. C’est que les commentaires portent rarement sur le texte, mais sur les signes de prestige que celui-ci arbore. Et le cinéma, l’opéra, la peinture, l'enseignement du théâtre fourniraient mille exemples de ce pli trop helvète. Qu’on n’aille pas croire qu’un obscur ressentiment ou une grossière xénophobie inspirent ces lignes. Plutôt une lassitude du suivisme culturel qui caractérise ce petit pays. Les sociologues appellent cela le lutétiotropisme, ou tendance à se diriger automatiquement vers la lumière de Paris. Il est temps de démystifier le «c’est mieux ailleurs» implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du «y en a point comme nous», mais bien pour laver et convertir son regard: détecter la créativité qui a cours ici comme ailleurs, ni plus ni moins. Lui donner sa chance, comprendre qu’elle ne subjugue pas tout de suite, qu’elle n’est pas précédée des certificats médiatiques et d’affiches pompeuses. Jouer à l’étranger de cette originalité, de ce «décalage fécond» dont parlait Jean Starobinski, sans pour autant le caricaturer à usage externe. Accepter que cette différence étonne ou déconcerte. N’y aurait-il pas là de quoi assurer ici une vraie créativité? Cela semble plus urgent que jamais, à l’heure où le Parti du peuple suisse6 dit haut et fort ce qu’il pense de l’utilité de la culture dans notre beau pays7. notes: * Jérôme Meizoz, né en 1967 en Valais. Morts ou vif, Zoé, 1999. Destinations païennes, Zoé, 2001. Jours rouges, En bas, 2003. Ramuz. Un passager clandestin des Lettres françaises, Zoé, 1997. Le Droit de «mal écrire». Quand les écrivains romands déjouent le «français de Paris», Zoé, 1998. L'Âge du roman parlant 1919-1939, Droz, 2001. Le Gueux philosophe (Jean-Jacques Rousseau), Antipodes, 2003. L'OEil sociologue et la littérature, Slatkine Erudition, 2004. 1. Rodolphe Töpffer, Notes inédites 1834-1836, Genève, BPU, Ms. suppl. 1257/6, ff.1-3. 2. C.F. Ramuz, Paris, notes d’un Vaudois (1939), L’Aire, 1978, p. 125. 3. Cf. Joël Aguet, «Le théâtre à Lausanne. Mirage de grandeur», Domaine public, n° 1457, 11 janvier 2001. 4. L’article d’Alexandre Demidoff (en une et page intérieure du Temps du 1er mai 2004) sur le très passable spectacle d’un très grand acteur, Gérard Guillaumat, «D’où viens-tu, mon petit», est à ce titre une pièce d’anthologie. 5. Michel Layaz, «Un écrivain romand peut exister sans courtiser Paris», Le Temps, Genève, 1er mai 2004, p. 9. 6. L’Union démocratique du centre (UDC), candide traduction de Schweizerische Volkspartei: la tendance est plus claire en allemand, non? 7. «100 historiens de plus n’auront guère de conséquences utiles pour l’économie, alors que 100 chimistes ou techniciens de plus pourraient exercer des effets positifs sur la croissance économique de notre pays.», Hans Kaufmann (conseiller national UDC), «Formation à n’importe quel prix», service de presse UDC, 16 février 2004.
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