|
ARCHIVES: REVUE CULTUREENJEU: les articles au format .pdf à télécharger: voir page archives, CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 1 Pro Helvetia dans la ligne de mire Abruptement dit: faut-il démanteler la fondation Pro Helvetia pour que la Confédération puisse pleinement jouer son rôle de grand ordonnateur de la culture? Et, dans la foulée, pourquoi ne pas rêver d'un ministère suisse de la Culture? Avec l'élaboration de la nouvelle loi sur l'encouragement de la culture, et de la révision de celle concernant Pro Helvetia, ces questions cruciales sont actuellement au coeur d'un débat très serré, qui porte aussi sur la liberté artistique et la protection sociale des artistes. Le projet sera soumis à l'appréciation des milieux culturels du pays à la fin de l'année, et non ce printemps comme prévu initialement. Mais peut-on souhaiter la haute main de l'Etat sans poser la question:«Quelle culture et quel Etat»? Invitation à la réflexion. Par Françoise Deriaz Précisons d'emblée qu'il ne s'agit pas ici de critiquer l'action de la fondation Pro Helvetia. Dans l'ensemble, ses prestations semblent satisfaire les milieux intéressés. Avec un budget de 35 millions francs, dont quelque 35 % de frais administratifs, elle pourvoit à la promotion de la culture en Suisse et à l'étranger, ainsi qu'à l'encouragement de disciplines artistiques telles que la musique, la littérature, la danse et le théâtre. L'Office fédéral de la culture (OFC), pour sa part, s'occupe de l'art et du design. Le cinéma est un cas à part. Son importance nationale étant scellée par la Constitution depuis 1958, c'est également à l'OFC qu'il incombe de pourvoir à son essor (création, festivals, formation, Cinémathèque suisse, etc.) avec un budget de 35,8 millions de francs, dont quelque 18 millions investis dans la création. La promotion du cinéma en Suisse et à l'étranger est en revanche du ressort de Pro Helvetia et du Centre suisse du cinéma, réunies depuis peu, à titre d'essai, sous la bannière Swiss Films. Viennent encore s'ajouter l'institution Présence Suisse (économie) et le tout récent Centre de compétence du Département fédéral des affaires étrangères (diplomatie), qui ont tous deux recours à la culture pour assurer la position de la Suisse hors des frontières. Voilà pour le paysage national. L'affaire se corse sérieusement lorsque les réalités fédéralistes de la Suisse font leur entrée en scène dans ce paysage déjà fort embouteillé: Une fois la guerre finie, la Confédération n'est pas sortie du bois pour reprendre les rênes et lancer la politique culturelle ambitieuse qu'auraient dû lui inspirer les dangers pour les libertés auxquels le monde venait d'échapper à l'exception du cinéma, l'encouragement de la culture incombe en effet aux cantons et aux communes. Dès lors, il ne faut pas être grand clerc pour déceler dans l'imbroglio de cet organigramme une dispersion des forces et des moyens préjudiciable à l'encouragement de la culture. Gardons- nous cependant d'appeler benoîtement de nos voeux une rationalisation à la hussarde qui risquerait d'aboutir à un taillage en pièce d'acquis précieux. Menaces populistes Après ce détour dans le labyrinthe du soutien à la culture, revenons donc à Pro Helvetia. Créée en 1939 face à l'invasion de la culture brune à croix gammée, l'institution a fait office de «bouclier culturel» du pays. Mais une fois la guerre finie, la Confédération n'est pas sortie du bois pour reprendre les rênes et lancer la politique culturelle ambitieuse qu'auraient dû lui inspirer les dangers pour les libertés auquel le monde venait d'échapper. Et les choses en sont longtemps restées là. Puis, à petits pas adoption de la première loi sur le cinéma en 1962, création de l'OFC en 1975 la Confédération a posé quelques jalons consolidant son rôle de coordinateur. En l'état, pas donc de quoi craindre le diktat! Actuellement, la culture est évidemment reléguée au rang des préoccupations mineures de la Confédération Qui pourrait d'ailleurs souhaiter à la Suisse une culture d'Etat telle que l'ont connue et la connaissent encore certains pays dictatoriaux de tous bords? La tentation de s'approprier la culture à des fins électorales est en revanche une menace plus sérieuse. De la fête de lutte à la fanfare militaire, l'éventail est certes plus étroit, mais ô combien plus populaire que certaines créations artistiques, pourraient arguer quelques matamores pour faire main basse sur les fonds de la culture, quitte à les ratiboiser un peu au passage pour se targuer de faire des économies! Chère liberté chérie Comment, dès lors, se prémunir contre la menace d'une culture d'Etat à la sauce populiste? Sans nul doute en donnant corps et substance sonnante et trébuchante à l'inaliénable liberté de l'art inscrite dans la Constitution. Laquelle, dans sa forme actuelle, peut être interprétée comme la liberté de crever de faim, comme le démontre avec brio l'écrivain Daniel de Roulet (voir encadré page 2). Dans le même ordre d'idées, la protection sociale des artistes devrait impérativement être prise en considération, et c'est bien sûr à l'Etat qu'il revient d'y pourvoir. Car comme le relevait très justement Laurent Wolf dans Le Temps («L'art est un protectorat », 25 février 2004): «Les artistes entretiennent avec les pouvoirs économiques et politiques des relations compliquées depuis la nuit des temps. L'ennui, c'est qu'ils en dépendent. Vu du dehors, la vie d'artiste (...) est un éblouissement ou un privilège. Vu du dedans, elle est un risque et un abandon. Un rien peut l'interrompre et c'est le trou noir comme la mort.» Seul l'Etat est en mesure de garantir aux artistes protection et égards par l'instauration d'une sécurité sociale adaptée. Pas Pro Helvetia, pas les cantons, pas les communes. La tentation de s'approprier la culture à des fins électorales est une menace plus sérieuse Seul l'Etat peut aussi mener une politique ambitieuse favorisant le rayonnement national et international des arts vivants. A l'engagement de la Confédération dans une entreprise de l'importance d'Expo.02 hors tout jugement sur sa qualité et son aspect financier pourquoi ne pas substituer un programme permanent de même portée pour la culture, et non seulement tous les vingt-cinq ans! Pour des projets de cette envergure, ni Pro Helvetia ni les cantons ni les communes ne peuvent être les fers de lance. Actuellement, la culture est évidemment reléguée au rang des préoccupations mineures de la Confédération. A la faveur de la nouvelle loi sur l'encouragement de la culture en cours d'élaboration, Reste à savoir si la Confédération veut vraiment endosser un rôle phare pour la culture il faudrait que l'OFC renforce sa position, voire devienne un ministère de la culture, pour que la cause de l'art et des artistes s'impose. Car c'est bien à la marginalisation de la culture au sein de la Confédération que les milieux artistiques doivent d'avoir été écartés des discussions sur la loi des casinos, puis des loteries et paris professionnels, primordiales pour leurs ressources. Pour maints autres dossiers (chômage, assurances sociales, etc.), le «poids confédéral » de la culture fait cruellement défaut pour exiger que les intérêts des artistes soient pris en considération. Reste à savoir si la Confédération veut vraiment endosser un rôle phare pour la culture. En parcourant le projet de loi intermédiaire datant de novembre 2003, la prudence semble de mise. Nombre d’articles commencent en effet par cet intitulé: «La Confédération peut....» et non «La Confédération doit...». Il va donc falloir lui forcer un peu la main! Mais une fois encore, revenons à Pro Helvetia. Comme déjà dit plus haut, il n'est pas question ici de remettre en cause ses compétences. Mais il y a un «mais» de taille: avec bien d'autres paravents, Pro Helvetia est de fait le symbole du désengagement de la Confédération dans le domaine de la culture et de l'éparpillement des guichets. Dès lors, la question qui se pose est la suivante: faut-il renoncer à l'idée de voir l'Etat se donner les moyens d'une politique culturelle digne de ce nom ou fautil au contraire renoncer à Pro Helvetia? En toile de fond, tel est bien ce qui se joue autour de l'élaboration de la nouvelle loi sur l'encouragement à la culture présent et avenir. Personne, évidemment, n'ose formuler à voix haute ces questions fondamentales pour l'avenir de la culture et des arts en Suisse. Même les organisations culturelles consultées lors des auditions qui ont déjà eu lieu pendant les travaux préparatoires se sont rangées derrière la fondation: «Pro Helvetia, on connaît... pas l'OFC!». L'argument, qui n'est pas des plus solides face à l'enjeu, témoigne de la crainte si bien décrite par le même Laurent Wolf, toujours dans Le Temps: «Depuis que l'art existe, les artistes doutent du présent et de l'avenir. C'est leur métier. Ils ne peuvent faire confiance à ceux qui ajoutent l'inquiétude à l'angoisse, aux réalistes, aux gestionnaires, fussent-ils compétents et bien organisés.» L'avis des artistes Actuellement, l'OFC concocte la dernière mouture d'un texte qui sera soumis préalablement aux organisations culturelles, avant de partir par monts et par vaux pour le traditionnel processus de consultations de tous les milieux intéressés qui précède l'adoption d'une loi. Cette étape débutera à Comment se prémunir contre la menace d'une culture d'Etat à la sauce populiste la fin de l'année. Il importera alors que les milieux artistiques expriment haut et fort leur avis sur le projet de loi, qu'il s'agisse des compétences de la Confédération en matière de culture, de la liberté artistique, plus consistante que celle de crever la faim et de la protection sociale des artistes. Bien sûr, Culture- EnJeu ne manquera pas de revenir sur le sujet en temps voulu, notamment quand la teneur du projet la loi sur l'encouragement de la culture sera sous toit. On peut toutefois se faire une idée des travaux déjà réalisés (mais aussi déjà dépassés) en allant faire un tour sur le site de l’OFC (www.bak.admin.ch). Au chapitre «politique culturelle», il y a de quoi vider la cartouche de son imprimante! Espérons que l'OFC aura la bonne idée d'ouvrir un forum en ligne pour que les avis s'expriment vraiment largement.
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 2 Libre comme la vache dans son pré La liberté de l'art garantie par la Constitution vue par l'écrivain Daniel de Roulet Sous sa forme d’énoncé constitutionnel, l’article 21 précise: «La liberté de l’art est garantie». Beau principe, belle déclaration d’intention, mais qui, dans les faits, peut signifier deux choses complètement différentes. Pour les uns, dire que l’art est libre signifie libre, comme une vache dans un pré. A l’intérieur du pré la vache peut faire ce qu’elle veut, le fait qu’il n’y ait ni abreuvoir, ni herbe dans le pré n’enlève rien à sa liberté de vache. Ainsi les artistes sont libres d’exercer leur art sans contrainte en suivant leur nécessité dite intérieure. Pour les autres, la liberté de l’art n’est garantie que si les conditions de son exercice le sont. Aujourd’hui la censure politique ou idéologique n’est rien à côté de la censure économique. La liberté de l’art ne saurait donc être réduite à la liberté du commerce. L’art n’est pas le divertissement, la culture n’est pas entertainment. C’est pourquoi le champ artistique a besoin d’une autonomie, voir d’un respect que lui porte la société tout entière. La liberté de la vache dans son pré, n’en est une que si la vache peut réellement accéder à son abreuvoir. (...) La liberté de l’art signifie donc paradoxalement que ceux qui reconnaissent à l’art sa valeur critique doivent en plus accepter de donner à cet art les moyens de sa critique. Ces moyens sont symboliques d’une part, matériels de l’autre. Du côté du symbolique, cela signifie que la société, voire ses institutions, donne une place à l’art dans tous les domaines qui lui tiennent à coeur. Notamment l’éducation, la science et la recherche. Ceci est la seule garantie de la vivacité de l’art. Un art qui ne s’occuperait que du patrimoine (monuments historiques, bibliothèques et musées) serait comme une vache qu’on nourrit des carcasses de ses prédécesseurs pour la rendre folle. Du côté du soutien matériel, il faut parler non pas d’art mais de culture. C’est ici que la deuxième intention, contenue dans l’article 69, prend son importance. Elle impose à la Confédération de promouvoir la culture, en complément de l’intervention des cantons et des villes. Là aussi deux conceptions s’affrontent. Pour les uns, la culture, comme la voirie, est une affaire municipale, voire cantonale. La Confédération ne doit s’en mêler qu’en tout dernier ressort. Par exemple pour compléter une subvention à une fête nationale de yodle. Pour les autres, dire que la Confédération a des tâches culturelles signifie qu’elle définit une politique culturelle en fonction de laquelle elle ouvre des chantiers et structure ses A l’intérieur du pré la vache peut faire ce qu’elle veut, le fait qu’il n’y ait ni abreuvoir, ni herbe dans le pré n’enlève rien à sa liberté de vache institutions culturelles. La Suisse reconnaît par là qu’elle doit une partie de son existence à la capacité de ses créateurs. Sans diversité culturelle vivante, la Suisse n’est plus qu’une ancienne plate-forme off-shore où se dépose la fiente des goélands. Pour le moment en Suisse, seul le cinéma bénéficie d’un cadre national. Ce cadre ne satisfait pas tout le monde, mais sans lui, le cinéma n’existerait pas. Au cas où l’article 69 ne trouverait pas une transcription législative adaptée, la place du cinéma, isolé des autres arts, serait aussi menacée. Et la culture serait alors réduite au patrimoine comme le souhaitent les nationaux-conservateurs et, semble-til, le conseiller fédéral chargé de la culture. Daniel de Roulet Extraits d'un article paru dans Ciné-Bulletin
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 9 Les bénéfices de la culture Le secteur culturel n'est pas une simple pompe à fric qui vide les caisses de l'Etat, comme le pensent d'aucuns. Le Commentaire au projet de la loi sur l'encouragement de la culture valide officiellement les études indépendantes qui ont permis de mettre en lumière ce facteur économique non négligeable. Jugez plutôt... Dans les années 80, trois études macroéconomiques réalisées à Genève, Lausanne et Zurich mettaient pour la première fois en évidence l’importance de la culture en tant que facteur économique. D’autres enquêtes similaires viendront ensuite confirmer ces résultats. Les dernières en date, effectuées à Lucerne, Saint-Gall et Zurich, soulignent l'importance de la culture pour l'économie locale et régionale ainsi que pour le tourisme. Consacrée au secteur économique de la culture, une recherche récente1 montre que la culture fait, entre autres, partie de l’économie, et que pour le dynamisme, elle n’a pas à craindre la comparaison avec d’autres branches de l’économie. Les institutions culturelles ne sont pas seulement des bénéficiaires de subventions; elles représentent par ellesmêmes un important facteur économique pas seulement indirect (rentabilité indirecte), mais très immédiatement, ne serait-ce que dans leur rôle d’employeur. L’économie générée par la culture offre un nombre élevé de places de travail, parmi lesquelles beaucoup sont offertes aux femmes. Des enquêtes portant sur les répercussions économiques des activités culturelles montrent tout d’abord que, pour chaque franc investi par l'Etat dans la culture, entre 29 et 38 centimes (selon le mode de calcul) lui reviennent (rentabilité indirecte au sens étroit). Elles indiquent également que chaque franc alloué par l’Etat à des institutions culturelles génère un volume d’affaires de 1 franc 50 à 2 francs 90 (rentabilité indirecte au sens large) dans l’économie privée. Outre cette rentabilité économique indirecte, la culture est productrice de valeur intrinsèque. La population profite de l’existence des institutions culturelles et de la possibilité de faire son choix parmi un certain nombre d’offres culturelles, même si elle n’en fait pas usage sur le moment. Comme facteur de prestige, les institutions et les manifestations culturelles peuvent profiter même aux personnes qui ne les utilisent jamais directement. De plus, la culture a, pour la société dans son ensemble, une valeur éducative et formative, car elle favorise l’intégration de ses membres et encourage aussi bien leur créativité individuelle que le développement de canons esthétiques. Du point de vue économique, ces valeurs intrinsèques, comme d’autres de même nature, ne peuvent pas être couvertes par les revenus directs des manifestations culturelles, mais seulement par un encouragement de la culture par les pouvoirs publics. 1. Christoph Weckerle, Michael Sondermann: Kulturwirtschaft Schweiz- eine internationale Vergleichsstudie unter besonderer Berücksichtigung der Designwirtschaft. Zurich 2003. Extrait du Commentaire au projet de la loi sur l'encouragement de la culture
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 10
Nicolas Bideau, chef du nouveau Centre de compétence pour la politique étrangère culturelle Nouveau: la diplomatie culturelle La création d'un Centre de compétence pour la politique étrangère culturelle a déjà fait couler pas mal d'encre. Plus ou moins acide. Par delà les querelles politicardes, du genre «le nouveau jouet de Micheline Calmy-Rey» (Le Matin, 22 février 2004), CultureEnJeu révèle en détail ce que cette nouvelle orientation va impliquer pour les artistes. Avec une enveloppe d'un million de francs net de frais administratifs, auquel vient aussi s'ajouter toute l'infrastructure de la diplomatie suisse, Nicolas Bideau, chef fraîchement élu de la nouvelle entité, n'ira pas a priori chercher des partenaires du côté des stars de la culture. Entretien. Propos recueillis par Françoise Deriaz Nicolas Bideau, quelle est la mission du nouveau Centre de compétence? Il a deux buts. Le premier axe, qui n'est pas vraiment nouveau au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), consiste à coordonner, c'est-à-dire à faire office de plate-forme pour toute institution culturelle par exemple Pro Helvetia, Présence Suisse ou l'Office fédéral de la culture (OFC) qui a besoin du concours d'une ambassade ou d'un appui à l'étranger. A la différence de ce qui se pratiquait auparavant, toutes les demandes, y compris celles venant des ambassades, passeront par le Centre de compétence et nous nous occuperons de la répartition. Le second axe, lui, est relativement nouveau. Le DFAE va mettre sur pied des projets de type culturel pour servir les orientations de la politique étrangère de la Suisse. Mais que l'on ne se méprenne pas: nous n'allons pas nous occuper de culture! Nous faisons de la politique étrangère et nous souhaitons associer à notre action des artistes qui acceptent de travailler avec nous dans les domaines où nous sommes compétents, c'est-à-dire les droits de l'homme, la politique de paix, ou encore l'aide au développement. Comment les tâches vont-elles se répartir entre Pro Helvetia, l'OFC, Présence Suisse et le Centre de compétence? Il est relativement difficile, dans le paysage culturel actuel, de savoir qui fait quoi en fonction de quelles priorités et de quels buts. Dans la mesure où Madame Calmy-Rey a décidé d'associer les artistes à ses propres projets, nous allons orienter notre action en direction de pays ou de thématiques où les autres institutions ne sont pas impliquées; et si elles le sont, nous solliciterons leur concours. Je m'explique. En ce qui concerne la politique de paix et de droits de l'homme, nous sommes actifs dans des pays bien précis: Israël- Palestine, Soudan, Colombie, Chine, Iran, Inde pour ne nommer que les plus importants. Dans bon nombre de ces pays, vous ne trouverez jamais Pro Helvetia ni Présence Suisse ni l'OFC, parce que ce ne sont pas des zones où ils sont actifs. Il est d'ailleurs assez rare que ces institutions soutiennent des projets ou des artistes sur des sujets hautement politiques comme la paix et les droits de l'homme. Ces compétences-là sont en effet du ressort exclusif du DFAE. Des collaborations sont bien sûr envi- sageables. Pro Helvetia, qui privilégie des projets précurseurs, pourrait par exemple collaborer avec le DFAE pour soutenir l'oeuvre d'un artiste novateur dans le cadre d'une action politique. Pourrait-on déduire de la création du Centre de compétence que la Confédération entend reprendre les rênes dans certains domaines? Non. C'est relativement nouveau d'associer des artistes à des actions politiques! Un projet culturel est un médium différent et original par rapport à l’approche officielle diplomatique. De nouveaux champs s'ouvrent... L'année dernière à Locarno, nous avons fait venir les étudiants d'une école de cinéma que nous soutenons à La Havane afin qu'ils participent à une discussion sur le cinéma et les droits de l'homme: c'était extrêmement intéressant! Dans la presse, on crie à «l'instru- mentation des artistes» par le DFAE. Que rétorquez-vous à ces attaques? J'aimerais tout d'abord dire que je suis entré en fonction depuis deux semaines et que cela me paraît un peu prématuré de se lancer sur le terrain de la critique polémique. Ensuite, je n'aime pas beaucoup l’expression «instrumentaliser l’artiste », parce qu'il évoque trop le réalisme socialiste. Dans les pays socialistes de l’époque, on obligeait les artistes à créer selon certains concepts et directions politiques. Ce n'est pas ce que nous voulons faire. Nous allons proposer ou accepter des projets d'artistes ayant déjà créé une oeuvre politique de portée internationale (cela sans notre influence!), simplement parce qu'ils ont des opinions et qu'ils sont suisses. Nous allons choisir des oeuvres finies et, avec le feu vert de l'artiste, les associer à des actions. A partir de là, parler d'«instrumentalisation» est aller un peu loin! Comment présentez-vous votre projet aux artistes que vous approchez? Honnêtement, je n'en ai pas encore beaucoup vus! J'ai par exemple parlé à Jean-Stéphane Bron, parce que je trouve son film extraordinaire. («Mais im Bundeshuus Le génie helvétique»). Il permet de présenter la démocratie suisse d'aujourd'hui, avec ses faiblesses, ses inepties, ses forces, ses qualités. Vous savez sans doute que l'exportation de notre modèle de démocratie directe est un instrument de notre politique étrangère, notamment dans les pays qui vont mal. En Suisse, nous avons cette capacité, en cas de conflit, à trouver une solution démocratique. A cet égard, le film de Jean- Stéphane Bron est un formidable levier pour nouer le dialogue avec des pays qui aimeraient s'inspirer de ce que nous faisons. Cela peut sérieusement appuyer un voyage ou une intervention! Jean-Stéphane Bron est tout à fait d'accord de collaborer, car il considère son film comme un «outil civique». Voilà un premier exemple. Il y a aussi l'Initiative de Genève, avec laquelle Madame Calmy-Rey a ouvert une voie intéressante, dans la mesure où la parole est donnée aux acteurs de la société civile pour qu'ils proposent des solutions politiques susceptibles d'inspirer les gouvernements. Dans le cadre du Festival international du film de Ramallah (17 au 22 juin), on pourrait faire quelque chose de fort autour de l'Initiative de Genève, par exemple en donnant la parole aux artistes. Mais il faudrait trouver d'autres créateurs suisses qui acceptent de participer à ce festival! On a aussi parlé de l'archéologue Charles Bonnet et de l'architecte Mario Botta... Charles Bonnet a découvert une extraordinaire «vallée de pharaons» au Soudan, où s'est ouvert un chantier. Dans la mesure où nous sommes très actifs pour rétablir la paix dans ce pays nous participons aux pourparlers entre le Nord et le Sud plus notre image est forte du point de vue culturel, plus notre influence se renforce. Concernant Mario Botta, j'ai découvert son Arche de Noé un immense espace de jeu pour les enfants qui se trouve à Jérusalem et je pensais qu'il pourrait être investi pour instaurer un dialogue entre artistes. Il est évidemment intéressé, mais l'oeuvre ne lui appartient plus. Il faudrait encore que notre ambassade contacte des artistes palestiniens et israéliens qui auraient envie de participer à un tel forum, trouver un film suisse pour lancer le débat... Je verrais bien Jean- Stéphane Bron prendre part à une discussion sur la place de l'artiste dans la société, sa relation à la politique, ce qu'il peut ou non lui apporter. Si cet axe pouvait être associé à celui de notre travail classique de diplomates, ce serait un projet parfait! Qu'entendez-vous par «travail classique de diplomates»?... Au travers de l'expression d'un artiste sur un sujet de politique étrangère, il y a la possibilité d'instaurer un dialogue riche et nouveau. Bien évidemment, le but ultime du dialogue est d'inspirer le diplomate dans son travail de tous les jours. En fin de compte, on se retrouve toujours autour d'une table et les gouvernements reprennent le dessus. En somme, vous quittez les alcôves des ambassades... Nous quittons en effet les alcôves, nous écoutons la société civile, nous la confrontons à d'autres manières de voir le politique, mais tout en restant dans le cadre d'une politique fixée par les gouvernements. Il est bien clair que nous allons dans des pays que nous avons choisis, avec l'accord des deux gouvernements, mais nous utilisons un médium nouveau. Outre le cinéma, l'architecture et l'archéologie, quelles sont les disciplines artistiques musique, arts visuels, théâtre, littérature, danse qui peuvent s'inscrire dans la mise en oeuvre de l'action du DFAE en faveur de la paix et des droits de l'homme? Toutes les formes d'expression artistique ne se prêtent pas à une association avec la politique étrangère. Le cinéma vient rapidement à l'esprit, la littérature aussi pour autant qu'elle soit traduite. Concernant le théâtre, je me rappelle de cette pièce qui avait été jouée dans les Balkans, «La visite de la vieille dame» de Dürrenmatt, où l'arrivée de l'héroïne était perçue comme le symbole de l’occupation. L’occupant, selon la perception du spectateur, pouvait être un hypothétique pays voisin, l'ONU ou les troupes américaines! C'est vrai que l'interprétation d'une pièce de Dürrenmatt dans une culture locale mettant en relief sa sensibilité politique terriblement suisse m'intéresse énormément. Dans les arts visuels, les architectes tessinois ont émergé des débats politiques des années 70 sur l'urbanisme et cette dimension est très Le cinéaste Jean-Stéphane Bron, réalisateur de «Mais im Bundeshuus - Le génie helvétique» intéressante. La danse est aussi un médium à prendre en considération parce qu'il ne dépend pas de la langue, mais la mise en contexte politique est parfois plus compliquée. Cela dit, les oeuvres contestataires de Béjart étaient extrêmement politiques. La peinture, évidemment, ne pose aucun problème. Quant aux arts contemporains, domaine dans lequel nous sommes très forts en Suisse, on y trouve de plus en plus des installations très politiques. La musique pose les mêmes problèmes que la danse, mais pourquoi ne pas imaginer un concert dans un pays où le style de musique locale ne correspond pas forcément au nôtre? Il y aurait là des opportunités d'échanges intéressants. Je pense aussi à la Haut-Valaisanne Erika Sucky, qui chante des chansons traditionnelles de façon à la fois extrêmement cynique et explicite, relevant presque du mine, tout en gardant un rapport extrêmement affectif à la culture traditionnelle. En Suisse, il y a un vrai réservoir de talents! En Suisse, la notion de diplomatie culturelle est nouvelle, mais qu'en est-il à l'étranger? En Suisse, c'est effectivement nouveau, mais pas en France. Ce réflexe d'associer la culture et la politique, les Français l'ont! André Malraux en a été un pionnier. Il a toujours pensé que la culture pouvait servir l'action de l'Etat. En France, la question ne se pose même plus! Chez nous, c'est plus discutable, ne serait-ce que parce que la culture est du ressort des cantons et des communes, que l'indépendance de l'artiste, sans être bien définie, a malgré tout quelque chose de sacré! Vous avez été le conseiller de Monsieur Pascal Couchepin, chef du Département fédéral de l'intérieur dont dépend l'Office fédéral de la culture. Or, la nouvelle loi sur l'encouragement de la culture, actuellement en cours d'élaboration, semble viser à accroître les compétences de la Confédération. Peut-on interpréter votre nomination comme le premier pas vers une nouvelle politique de cette dernière en matière de culture? Je ne peux pas me prononcer sur des chantiers qui ne dépendent pas du DFAE, qui sont menés par des gens compétents en association avec d'autres gens compétents. Bien évidemment, la nouvelle loi sur l'encouragement de la culture comportera un chapitre consacré à l'étranger. Il est dès lors logique que les objectifs du Centre de compétence y figurent. Nous n'allons pas prétendre diriger tout ce qui concerne l'extérieur puisque notre mission, précisément, consiste à coordonner. Il s'agira également, dans la loi, de définir ce qu'est une politique étrangère culturelle. Le fait que votre père, Jean-Luc Bideau, soit comédien et que vous ayez grandi dans le cinéma et le théâtre a-t-il joué un rôle dans votre décision d'accepter ce poste de chef du Centre de compétence? Vers 18 ans, j'ai opté pour la voie universitaire pour me faire un prénom, non un nom. Je voulais réussir contre cette notoriété. En suivant des études de sciences politiques, puis de sinologie, j'ai fait des choix qui n'avaient rien à voir avec mon père. Lorsque je suis parti trois ans en Chine pour étudier, je voulais être différent de lui et ne pas lui devoir ma réussite professionnelle en quoi que ce soit. J'ai en effet toujours pensé que ce serait un mauvais départ dans la vie. La diplomatie est encore un choix qui n'avait rien à voir avec papa. Aujourd'hui, après dix ans de vie active, ça ne me dérange pas du tout, au contraire, de travailler dans un domaine que je connais. La famille d'un cinéaste, c'est comme le cirque Knie! Tout le monde bosse: maman (Marcela Bideau) met en scène, papa joue. Tout petit, j'ai donné des coups de main à la technique, puis j'ai écrit avec maman, avec papa... C'était notre façon de vivre ensemble. J'ai donc ces connaissances-là et je suis très heureux de pouvoir les mettre à profit, tout en affirmant que mon travail est la politique, pas la culture!
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 16 Artien ou Martien?
Il est essentiel et surtout urgent de représenter clairement l’architecture de ce réseau complexe pour en identifier les éléments fondamentaux. Les créateurs d’abord, sans qui il n’y aurait pas de gestion de subventions, de partenariat, de sponsoring, ni de reflets médiatiques. Or, toute personne de ce réseau a droit à une rétribution pour le travail accompli, sauf celles et ceux qui font la création qu’il est de bon ton de considérer «audessus des basses contingences matérielles». Sans l’élément central qu’est l’art, toute une série d’activités n’auraient plus de raison d’être. Il resterait naturellement la culture dans son acception générale, à savoir la cuisine, les fêtes, les relations de bon voisinage au sens large, dont la dimension sociale primerait sur la création de contenu et de formes, sans compter le savoir-faire et le savoirêtre artistique. A l’heure de la planétarisation de toutes choses y compris de la culture, il serait temps pour la société dans son ensemble de prendre acte que la planète de la création, ce n’est point la lune, ni surtout Mars, supposée habitée par les petits êtres verts dont on ne sait s’ils seraient hostiles ou bienveillants à l’égard des humains. Cette métaphore est en adéquation parfaite avec la sensation d’étrangeté qui habite les artistes tant leur condition apparaît comme insolite. La sous-estimation de la valeur symbolique du travail des artistes rejaillit sur les sociétés qui refusent de regarder en face les enjeux de la création et l’assèchent. Aimer la création de son propre espace est une condition sine qua non de l’amour et de la compréhension de celle des autres. Il est temps de formuler ces choses, de sensibiliser tous les partenaires à la réalité du monde artistique tous arts vivants Sans l'art, il resterait naturellement la culture dans son acception générale, à savoir la cuisine, les fêtes, les relations de bon voisinage au sens large confondus y compris le public avec qui nous dialoguons à travers nos oeuvres. C’est là que la création peut servir une vision de l’économie qui ne se borne pas à des opérations comptables, mais éclaire et consolide la relation organique entre la réalité et l’imaginaire, entre la société et les artistes en leur donnant les moyens d’épanouir l’échange. Il en va de l’image de notre société helvétique ici et dans le monde. A suivre. Sima Dakkus
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 17 Tartuffe et Trissotin sont de retour
Le niveau et la diversité des expressions artistiques sont des indicateurs du degré de civilisation d’une société. Ils sont le fruit d’un engagement collectif délibéré: l’art, comme la science, comme tout ce qui manifeste les progrès de la civilisation, proviennent de la somme des efforts et non du hasard comme des Trissotin modernes voudraient nous le faire croire dans leur culte superstitieux du Marché. Le marché n’est qu’un régulateur parmi d’autres, souvent aussi un niveleur de qualité; il ne dispense ni de réfléchir ni de l’effort public et privé pour que vive la culture. Plus insidieuses sont les équations qui mettent l’art en balance avec d’autres besoins vitaux de la société, comme l’AVS, l’assurance chômage, la santé. Au lieu de défendre les statues de Bamian, maugréaient certains, vous feriez mieux de vous occuper du sort des femmes afghanes. Erreur, la préservation des unes va avec la défense des autres: ce sont les mêmes qui détruisent un patrimoine dont ils ne comprennent pas la valeur qui persécutent et mutilent des groupes humains, les femmes en particulier. Prétendre que les moyens alloués à l’art et à la culture sont enlevés aux budgets sociaux est une vieille baudruche. Comme par hasard, ceux qui tiennent ce discours sont ceux qui jugent trop coûteuses les aides sociales les pauvres pourraient tout de même faire des efforts et étaient prêts à dilapider dans les poches de privés les bénéfices des loteries voués à l’utilité publique. La culture, la prévoyance, la santé sont au même titre des besoins fondamentaux qui ont tous leur prix, et qu’il faut équilibrer. La barbarie commence toujours par s’attaquer à des symboles désignés à la «vindicte populaire» comme manifestations dégénérées, impures, élitaires La vitalité d’une société, le maintien de sa cohésion, passent par des représentations symboliques, par l’imaginaire. La barbarie commence toujours par s’attaquer à des symboles désignés à la «vindicte populaire» comme manifestations dégénérées, impures, élitaires. On commence par brûler les livres, déboulonner les statues et on finit par exterminer leurs auteurs et ceux pour qui ils signifient quelque chose. Les moustachus de tous poils s’en sont toujours pris à l’art abstrait, à l’imaginaire. Certes, Blocher n’a pas de moustaches. Il les porte à l’intérieur. Marco Polli
CultureEnJeu n° 1 03/2004 p. 20 Touche pas à mon organe! La redistribution du bénéfice des loteries en faveur de l’utilité publique, principe qui gouverne la Loi fédérale sur les loteries et les paris professionnels, est assurée dans les cantons romands par des organes de répartition indépendants des loteries et du pouvoir politique. Une indépendance à préserver avec vigilance au vu de la nouvelle loi d’application vaudoise. Publiée le 30 janvier dernier, elle nous donne l'occasion d'examiner de plus près ce système propre à la Suisse. Par Mathieu Loewer L’an dernier, le Conseil fédéral désavouait le projet de révision de la Loi fédérale sur les loteries et les paris professionnels (LLP) lancé en 2001 par le Département fédéral de justice et police (DFJP), alors sous la direction de Ruth Metzler. Heureux dénouement d’un feuilleton législatif qui débutait comme une mauvaise farce le 1er avril 2000, avec l’entrée en vigueur de la nouvelle Loi fédérale sur les jeux de hasard et les maisons de jeu (LMJ). Fruit de la votation populaire du 7 mars 1993 levant l’interdiction des casinos, cette loi ouvre «avec circonspection» la voie vers une libéralisation du marché qui menace les recettes de la Loterie Romande, redistribuées à des institutions d’utilité publique et de bienfaisance dans les domaines de la culture, du social et du sport depuis sa création, en 1937. Un an plus tard, après avoir annoncé la nécessité d’une révision de la LLP, le Conseil fédéral attribuait en effet les concessions des casinos à des entreprises privées, aux dépens des projets présentés par la Loterie Romande. Le financement de la culture risquant alors rapidement d’en faire les frais, la contestation des artistes romands prend la forme d’une pétition de 500 signatures remise aux parlementaires le 14 mars 2002, du haut d’un cheval, par Don Quichotte et Sancho Pança, alias Jean-Luc Bideau et Marco Rima. Elle réclame la reconsidération immédiate de l’attribution des concessions de maisons de jeu et, dans le cadre de la révision en cours de la LLP, la garantie d’une redistribution des bénéfices à des causes d’intérêt public. Aucun recours légal n’étant possible contre l'octroi des concessions de casinos, la lutte s’organise donc autour de la LLP et du principe de redistribution qui la gouverne: seuls les cantons sont habilités à autoriser des loteries interdites par la loi fédérale de 1923 à condition que leurs bénéfices profitent à des institutions d’utilité publique. Un principe qui risquait ne pas survivre au projet de révision du DFJP, qui fit une belle unanimité contre lui: les cantons s'inquiétant de voir leur compétence d’autorisation transférée à une commission fédérale, la Loterie Romande redoutant une ouverture du marché calquée sur la LMJ et les milieux culturels (dorénavant réunis sous la bannière de l’association enJEUpublic) craignant les conséquences pour la santé financière et la pérennité des arts vivants. L’exclusivité avant tout Le projet de révision de la LLP ayant été renvoyé au DFJP, dont Christoph Blocher est désormais le chef, il s’agit aujourd’hui de consolider le système de redistribution régi par la VIII Convention intercantonale relative à la Loterie Romande du 4 avril 1979. Un accord qui nécessite une base légale claire. Or, les cantons romands ont longtemps tardé à satisfaire à cette exigence, comme l’explique Me Gérald Mouquin, expert en matière de loi sur les loteries et consultant de la Loterie Romande: «L'ensemble des cantons romands viennent d'harmoniser leur adaptation à la loi fédérale pour répondre à la critique du Tribunal fédéral, selon laquelle il manquait une base «Si on autorise des loteries concurrentes, chaque institution aura sa propre loterie et seules les plus grandes subsisteront» légale à la convention entre les cantons romands concernant la Loterie Romande. Le fait que le gouvernement puisse passer une convention, qui établit de fait une exclusivité d'exploitation pour les grandes loteries, est considéré par le Tribunal fédéral comme une atteinte à la liberté économique. La loi doit le permettre formellement. Il faut donc soumettre au vote la convention ou établir une loi qui délègue au Conseil d'Etat la compétence de signer une telle convention.» Chaque canton romand a donc fait voter une loi et Vaud vient de se mettre au pas avec la loi du 13 janvier 2004. Ces lois d’application ayant à peu près la même teneur partout, la législation vaudoise sera citée en exemple pour définir avec davantage de précision le système qui régit les loteries en Suisse romande. Sa première disposition fondamentale est le principe d’exclusivité appliqué aux grandes loteries (celles dont la valeur d’émission dépasse 100'000 francs): «Le Conseil d'Etat est habilité à conclure avec d'autres cantons des conventions ayant notamment pour but (…) de prévoir que les autorisations de grandes loteries seront accordées à une seule entité». Une grande loterie limitée au territoire d’un seul canton n'étant pas viable, ce texte autorise donc les conventions intercantonales, mais établit surtout une mission exclusive d’exploitation des grandes loteries, considérant qu’un nombre restreint d'opérateurs reste la meilleure garantie d'un certain contrôle sur la quantité de jeux offerts et les risques de dépendance pathologique. Ce principe a été confirmé dans l’affaire de la loterie verte zurichoise, dont les bénéfices auraient profité exclusivement à l’environnement, rappelle José Bessard, directeur de la communication de la Loterie Romande: «L'an dernier, le Tribunal fédéral a validé la décision du Conseil d'Etat zurichois de ne pas autoriser
un projet de loterie pour l'environnement qui devait se créer à Zurich. Les juges ont vu, entre autres, qu'une multiplication des
acteurs entraînerait une forte concurrence et, en conséquence, une augmentation du marketing des sommes investies dans sa propre promotion qui n'iraient plus à l'utilité publique comme «Dans la plupart des autres pays, qui ont presque tous un monopole ou un oligopole de loteries, l'argent atterrit directement dans les caisses de l'Etat» des risques de dépendance au jeu.» Le jugement du Tribunal fédéral détermine donc qu’il y a suffisamment de motifs pour n'autoriser qu'une seule grande loterie par région. Il s'agit de SwissLos pour les cantons alémaniques et le Tessin, de la Loterie Romande pour les six cantons romands. Au passage, il rappelle aussi que personne n'a droit a priori à une autorisation, que l'autorité ne délivre qu'à titre exceptionnel puisque la loi interdit les loteries. Une conception semblable prévaut dans les pays de l'Union européenne et la Cour de justice européenne l'a considérée compatible avec les libertés économiques garanties par le traité d'Union. A la lumière du cas de la loterie Environnement et Développement à Zurich, Me Mouquin explique: «Le système d'exploitation exclusif des grandes loteries ne fonctionne que si n'importe quelle institution d'utilité publique ou de bienfaisance peut a priori recevoir de l'argent. Réserver les fonds à tel ou tel type d'activité revient à autoriser des loteries particulières… ce que le système suisse veut précisément éviter! Si on autorise des loteries concurrentes, chaque institution aura sa propre loterie et seules les plus grandes subsisteront.» Redistribution dans l’indépendance Au-delà de l’exclusivité d’exploitation, reste la question du mode de redistribution des bénéfices, qui intéresse au plus haut point les milieux de la culture. Si tout le monde s’accorde sur le fait que l’organe de répartition doit être indépendant de l’exploitant, la redistribution s’opère néanmoins selon trois systèmes différents à l’échelle nationale. En Suisse romande, certains cantons (Vaud, Neuchâtel, Valais) ont choisi de confier cette tâche à une association privée dont l’indépendance, Romande et du pouvoir politique, se trouve ainsi idéalement garantie. Dans le canton de Vaud, jusqu'à l’entrée en vigueur de la nouvelle loi d’application du 13 janvier 2004, il s’agit encore de la Société vaudoise d'action sociale et culturelle (SVASC), dont le Conseil d'Etat ratifie la nomination des membres et surveille l'activité. Son accord est nécessaire pour les dons supérieurs à 100'000 francs. Dans les autres cantons (Fribourg, Genève, Jura), cette responsabilité relève d’une commission administrative indépendante, qui remet chaque année son rapport au Conseil d'Etat. L’autorité gouvernementale ne participe pas aux décisions, mais en prend ainsi connaissance. Elle peut éventuellement s'y opposer, en donnant des motifs qui serviront de référence à l'avenir, mais ne peut bloquer un don «Dans le système suisse alémanique, c'est le Conseil d'Etat qui répartit les bénéfices et surveille les loteries qu'il autorise!» que s’il dépasse 100'000 francs. La situation est différente en Suisse allemande. L'argent des loteries est généralement remis à l'autorité cantonale, dans un fonds séparé (hors budget), qui décide ensuite des attributions avec ou sans commission consultative. Il est donc souvent difficile de savoir à quels domaines profite finalement cet argent. Difficile aussi de contester la légalité de ce mode de redistribution, puisqu'il a reçu l'aval implicite du Tribunal fédéral, à condition que
le bénéficiaire soit financièrement et hiérarchiquement indépendant de toute autorité publique. Cela dit, il ne faut pas confondre le système suisse alémanique avec celui des loteries dites fiscales interdites par la législation fédérale dont les bénéfices sont d’autant moins visibles qu’ils disparaissent dans les caisses de l'Etat en l’absence d’un fonds leur étant spécifiquement réservé. Il faut préciser ici, avec Me Mouquin, que l'interdiction des loteries fiscales au profit d'une redistribution à l'utilité publique est une spécificité suisse: «Dans la plupart des autres pays, qui ont presque tous un monopole ou un oligopole de loteries, l'argent atterrit directement dans les caisses de l'Etat. Il va dans le budget général comme en France, en Italie, en Espagne ou dans des fonds particuliers comme en Angleterre: ce sont des loteries fiscales. Beaucoup de responsables de loteries fiscales envient d'ailleurs le système suisse, parce qu'il est plus facile de vendre des billets aux gens en disant que les bénéfices iront à des associations d'utilité publique qui leur sont proches plutôt que dans des caisses étatiques. Seul le Luxembourg, où les fonds sont redistribués par l'intermédiaire de l'OEuvre de la grande duchesse Charlotte, dispose d’un système assez similaire à nos organes de répartition.» Voilà donc l’occasion de cultiver pour une fois l’«exception helvétique» à bon escient. En Suisse allemande, certains cantons sont d’ailleurs en train de créer des organes de répartition indépendants de l'autorité publique inspirés par le modèle romand. On a partout admis les critiques contre la régulation actuelle qui permet aux autorités à la fois de participer à l'exploitation des loteries et de les surveiller. Au sens de la loi, comme le précise Me Mouquin, répartir les fonds des loteries est en effet un acte d'exploitation: «Dans le système suisse alémanique, c'est le Conseil d'Etat qui répartit les bénéfices et surveille les loteries qu'il autorise! Et même si ça fonctionne dans la pratique, ça heurte les sensibilités actuelles. Ce débat a eu lieu dans le cadre du projet de révision de la LLP qui a capoté, mais tout le monde était d'accord sur la nécessité de clarifier la situation: l'autorité publique surveille, mais n'est pas impliquée dans les actes d'exploitation eux-mêmes.» Association ou commission Les cantons romands sont donc plus sourcilleux, évitant que la redistribution ne soit confiée à l'autorité politique, comme c’est encore le cas dans la majorité des cantons alémaniques. Ils souscrivent au principe d'indépendance voulant que ceux qui exploitent les loteries ne soient pas ceux qui distribuent leur bénéfice. A l’interdiction des loteries fiscales inscrite dans la loi fédérale s’ajoute l’obligation pour l’unique entité exploitant des L'ombre du Conseil d'Etat plane sur toute commission administrative grandes loteries d'en remettre le bénéfice aux différents organes de répartition cantonaux, «indépendants d’elle», comme le stipulent la législation
vaudoise (art. 2a) et les lois d’application des autres cantons romands. L’indépendance de ces organes face à l'exploitant est donc inscrite dans la loi. En revanche, leur indépendance face au pouvoir politique, garantie au mieux par les associations privées, n'y figure pas explicitement. Et Me Mouquin de rappeler que la enJEUpublic prêtera une attention toute particulière à la rédaction du règlement de la future commission législation actuelle n'implique pas forcément un organe de répartition de droit privé: «Il peut quand même s'agir de commissions administratives, puisqu'une longue jurisprudence admet qu'une telle commission peut être considérée comme indépendante si elle a sa liberté de décision et n'est pas soumise à des instructions particulières contraignantes. On peut édicter des directives générales comme l'obligation de l'accord du Conseil d'Etat pour les dons supérieurs à 100'000 francs, mais le gouvernement n'a pas l'initiative des attributions, ne peut pas dire qu'il faut donner à tel ou tel organisme.» A la grande surprise de Marcel Blanc, président de l'organe vaudois de répartition de la Loterie Romande (voir interview en page 28), le Conseil d'Etat du canton de Vaud vient justement d'opter pour le modèle de la commission administrative et a jugé bon de l’inscrire dans la loi du 13 janvier 2004 (art. 2b): «La répartition entre les institutions d'utilité publique et de bienfaisance (…) est assurée par une commission de répartition dont le Conseil d'Etat nomme les membres et arrête les modalités de fonctionnement. La commission est composée de représentants des secteurs privé et public des domaines concernés.» La nouvelle législation vaudoise prévoit donc d’instaurer une commission administrative qui va remplacer la Société vaudoise d'action sociale et culturelle (SVASC), association privée dont l’autorité cantonale ne nomme pas les membres mais ratifie les décisions et peut s'y opposer. Selon Me Mouquin, aucune nécessité juridique ne motive l’article 2b: «Cet article est propre à la loi vaudoise. Il n'a pas fait l'objet d'une harmonisation entre les cantons. Dans le canton de Vaud, il y a une volonté politique, car la SVASC fonctionne correctement.» Le choix d’une commission administrative témoigne en tout cas d’une volonté de contrôle de l’organe de redistribution, légitime, rappelle Me Mouquin, puisqu’elle répond à la mission de surveillance dévolue à l’autorité publique: «Il est normal que l'argent des loteries, qui est une activité autorisée exceptionnellement, n'aille pas n'importe où. L'autorité publique doit exercer une surveillance et pouvoir mettre le holà si elle estime qu'il y a eu des glissements inadmissibles. Un système d'exploitation exclusive suppose forcément une implication importante de l'Etat, en tant que gardien des grands principes égalitaires.» Soit, mais la nécessité incontestable d'une surveillance de l'autorité publique peut parfois dériver vers des velléités de contrôle moins légitimes et susceptibles de menacer l’indépendance des organes de répartition. L'ombre du Conseil d'Etat plane sur toute commission administrative. Rappelons en effet que la nouvelle loi lui donne la responsabilité d’en arrêter «les modalités de fonctionnement » dans un règlement. Celuici devra assurer son indépendance du pouvoir politique, du Conseil d'Etat ou d'un département désigné par lui pour exercer la surveillance. Me Mouquin reste toutefois confiant: «Il faudra voir si ces principes sont respectés dans le règlement prévu,mais ça m'étonnerait qu'ils ne le soient pas. Le choix d'une commission administrative ne va pas, à mon sens, changer la manière de redistribuer les fonds. A ma connaissance, il y a eu un seul cas dans le canton de Vaud où le Conseil d'Etat a refusé de ratifier une attribution de la commission.» Alors, pourquoi instaurer une commission administrative à la place d'une association privée comme la SVASC, qui demeure la forme juridique la plus appropriée pour garantir l’indépendance des organes de répartition, vis-à-vis de l’exploitant de loteries comme de l’autorité cantonale de surveillance? Voici la position de l'association enJEUpublic: «Après avoir vu sa vigilance trompée par cette loi, votée sans consultation préalable de la SVASC, enJEUpublic prêtera une attention toute particulière à la rédaction du règlement de la future commission, qui permettra sans doute de répondre à cette troublante question.» Renseignements: www.entraide.ch .
CultureEnJeu no 1 03/2004 |
|
.
| . |